Après La dame en blanc, voici un autre excellent roman dont
l'action se déroule dans l'Angleterre du XIXe siècle. Passons sur la couverture, que je trouve passablement laide, pour entrer directement dans le vif du sujet : en 1820, le jeune Lord Geoffroy
Loveall, l'homme le plus riche d'Angleterre, recueille un bébé abandonné sur un dépôt d'ordures près de Londres. L'enfant est un garçon, mais le jeune Lord, traumatisé par la mort accidentelle de
sa soeur adorée, Dolores, décide de l'élever comme une fille et d'en faire son héritière. La petite Rose grandit ainsi, choyée de tous, dans le superbe château de Love Hall. Mais les choses se
gâtent à l'adolescence, puisque Rose finit par comprendre sa véritable nature, ce qui le plonge dans une grave dépression. Pour couronner le tout, des membres avides de sa famille profitent de
ces révélations pour tenter de le spolier de son héritage...
L'infortunée est une belle réussite. Le style est fluide et élégant, l'intrigue originale et menée avec virtuosité (seul reproche : le rebondissement final est un peu gros). Des touches
d'humour bienvenues parsèment le récit, allégeant l'atmosphère parfois dramatique de l'ouvrage. Les personnages sont bien campés : mention spéciale au décalé Lord Geoffroy Loveall et aux cupides
membres des familles Osbern et Rakeleigh, prêts à toutes les bassesses pour s'emparer du château et de l'argent.
L'intérêt du roman réside aussi dans la richesse et l'actualité des thèmes évoqués : la famille, la dualité sexuelle, la construction de l'identité, le clivage entre l'inné et l'acquis, avec de
fréquentes références à la mythologie et notamment à l'histoire d'Hermaphrodite qui représente un idéal pour le héros. Même lorsqu'il réalise qu'il est un garçon, Rose continue à se sentir fille
et rejette sa nouvelle identité (il ne supporte pas par exemple de porter des vêtements masculins). Il lui faudra quitter l'Angleterre et ceux qu'il aime puis mener une véritable quête
initiatique pour accepter enfin sa part masculine et vivre en harmonie avec lui-même (d'une manière assez déroutante il est vrai...). Wesley Stace trace là un portrait troublant et plein de
sensibilité d'un homme qui lutte contre lui-même et les autres pour tracer sa propre voie.
Sur la forme, L'infortunée est également un roman soigné : un très bel arbre généalogique de la famille Loveall ouvre le récit, et la première lettre de chaque chapitre est intégrée dans
un dessin. Détail amusant à la fin du livre : l'extrait du guide touristique du château de Love Hall. Pour un peu, on le croirait réel. Un bémol toutefois : il m'a semblé que la traduction était
parfois un peu brouillonne et nuisait à la clarté de certains passages.
Les avis sont parfois partagés sur ce roman, certains n'appréciant pas du tout son ambiance, mais pour ma part j'ai été séduite et je le recommande chaudement.






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