Ecrivain surdoué (son premier roman, Moins que zéro, publié à l'âge de vingt-et-un ans, a connu un
succès fulgurant), Bret Easton Ellis se met lui-même en scène dans Lunar Park. Il est difficile de déterminer où se situe la frontière entre la fiction et la réalité, car l'auteur
brouille les pistes avec jubilation.
Le roman débute comme une autobiographie ; Ellis y évoque sa vie décadente à New-York, le milieu de paillettes superficiel dans lequel il
évolue, la gloire, l'argent, ses addictions à la drogue et à l'alcool. Puis il décide d'en finir avec ses vieux démons et de se stabiliser en épousant
la mère de son fils, un enfant qu'il connaît à peine, et en emménageant avec eux en banlieue. Cependant, les choses ne se passent pas comme il l'avait prévu : il ne tarde pas à replonger
dans la drogue, et son existence vire au cauchemar. En effet, les événements surnaturels se multiplient autour de lui : les murs de sa maison se mettent à peler, l'oiseau en peluche de sa
belle-fille prend vie, le spectre de son père mort le hante, des enfants disparaissent sans laisser de traces, et Patrick Bateman, le héros psychopathe d'American psycho, s'incarne dans
la réalité et commet des meurtres atroces.
Le roman alterne avec brio scènes horrifiques et passages introspectifs dans lesquels éclate le mal-être de l'écrivain, incapable d'assumer son rôle de mari et de père. C'est d'ailleurs sa
relation avec son fils qui constitue le pivot de l'intrigue. Son incapacité à se faire accepter de l'enfant, la souffrance de celui-ci et l'hostilité qu'il lui manifeste, renvoient Ellis à la
relation douloureuse que lui-même entretenait avec son père, ce qui donne lieu à des passages empreints d'émotion qui sonnent très justes.
Outre les relations père/fils, Lunar Park aborde de nombreux thèmes avec lucidité et ironie : la famille, l'enfance (évocation terrifiante d'enfants bourrés de médicaments), la vie
en banlieue, l'absence de repères et de valeurs, la dualité homme/écrivain (passages à la limite de la schizophrénie où Ellis se dédouble), la création littéraire, l'échec... De ce point de vue,
Lunar Park est une oeuvre riche aux multiples niveaux de lecture.
Lunar Park est en conclusion un roman surprenant et déjanté qui flirte allègrement
avec le fantastique et le thriller. Toutefois, j'ai été un peu déçue par la fin à laquelle je n'ai pas saisi grand-chose (si quelqu'un a compris où a
disparu son fils...). De plus, le narcissisme et la complaisance d'Ellis peuvent agacer à la longue. En tout cas, il possède le sens du récit, une écriture claire et agréable, un style très
visuel ponctué d'images fortes, et sa virtuosité est indiscutable.






Vos commentaires